Rencontre avec Véronique Albert – Compagnie Nunatak

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Véronique_Albert3.jpgPour ce premier L.S.S / Studio de la saison 2015/2016, nous recevons Véronique Albert – Cie Nunatak. Vous pourrez ainsi découvrir sa pièce AIRE « Sommes-nous la sécheresse » les mercredi 2 et jeudi 3 décembre à 19h au CCN – Ballet de Lorraine. Nous souhaitions vous en donner un petit aperçu et nous sommes donc allés à la rencontre de Véronique, alors en plein travail dans le studio du CCN – Ballet de Lorraine. Nous partageons aujourd’hui cet entretien dans lequel la chorégraphe évoque sa pièce et le processus de création.

 

Pouvez-vous présenter vous présenter en quelques mots ?  

Je me considère davantage comme une artiste indépendante, que comme une compagnie.  Il est vrai que beaucoup de chorégraphes se sont installés dans cette forme institutionnelle mais c’est un modèle qui ne m’a jamais véritablement intéressée. J’ai besoin de liberté. Je n’ai, par exemple, pas un seul mode d’action qui serait la fabrication de spectacles. J’imagine des projets qui autorisent des alchimies, des associations ponctuelles initiant différents modes de visibilité. Dans l’ensemble de ces propositions, la notion de recherche n’est pas séparée de celle de création. Ces sont des espaces de liberté que me donne la pratique de la danse, comme l’étude de ses usages, de son histoire aussi. J’invite par exemple des artistes à travailler avec moi, qui ne sont pas interprètes mais qui s’engagent dans une démarche esthétique, comme ici avec Laëtitia Pitz (artiste actrice de la compagnie Roland furieux). Cela nous intéressait aussi parce que nous partageons nos pensées, nos expériences, un peu de nos vies, de nos pratiques, mais en même temps, nous avons cette grande différence entre le théâtre et la danse. En invitant des artistes à s’associer, à prendre le risque de ce déplacement, je suis curieuse de savoir comme cela va me déplacer, voire me déranger et comment nous allons pouvoir communiquer sur nos différences, nous enrichir de ces différences.

La pièce s’intitule AIRE « Sommes-nous la sécheresse », qu’est-ce que cela évoque ?

Quand je choisis mes titres, je m’arrange pour qu’ils restent très ouverts et pour ne pas mettre de contours tout de suite. Ce que je souhaite d’un titre, c’est qu’il continue à m’interroger même après l’avoir défini, qu’il reste énigmatique. AIRE, par exemple, renvoie à la sonorité d’une lettre, on ne l’entend pas forcément tout de suite comme un environnement. Mais c’est également un mot à sens multiple. Aire, dans le dictionnaire, c’est aussi un nid d’aigle. Ce choix permet véritablement de rester ouvert. Cette ouverture se retrouve d’ailleurs dans la pièce. Ce n’est pas un travail qui se referme autour d’une question qui aurait un sens. Je préfère laisser la question du sens à la philosophie et à la science. L’espace que je tente d’ouvrir est plutôt du registre poétique.

A propos de la pièce…

Véronique_Albert2Cette pièce est traversée par une chose qui m’intéresse beaucoup : nous, dans le monde. Mais c’est encore une autre expérience de nous-mêmes que je cherche à mettre en valeur. En général, mes projets sont visuels mais c’est une vue qui appartient à l’imagination. Elle est créée par la rencontre de nos corps vivants,  ouvre à l’imagination, qui est loin d’être quelque chose d’irréel mais qui a sa propre plénitude. Cette mise en communication conditionne la connaissance. Je recherche également souvent le silence, comment exprimer l’inexprimable.

Dans toutes mes fabriques, j’interroge les conditions du regard, celles de l’attention. « Qu’est-ce que voir ? » ; « Quel est le phénomène de l’apparition d’une chose qui vient mettre en mouvement nos imaginaires ? » Je tiens à ce que le spectateur reste libre et autonome. Je cherche à créer les conditions qui favorisent ou élargissent l’expérience de l’apparition de quelque chose. Le spectateur peut faire des liens, faire appel à sa mémoire, ses sensations ou encore son expérience. Je crois de plus en plus que cela n’a pas à voir avec l’intelligence, c’est plutôt une invitation kinesthésique et sensible. A travers cela, je cherche à installer, créer et partager le présent.

Il y a aussi dans AIRE des objets du quotidien, c’est une espèce d’arte povera.  Mais ce qui est important, ce sont les relations, les associations entre les lieux, les objets et les matériaux sonores. Ensemble, ils se mettent à créer un environnement qui est très ouvert. Cette question cinesthésique est fondamentale. Ce qui apparait alors peu à peu, c’est la conscience d’un environnement qui n’est pas limité. La question « Où  est-on chez soi ? » est aussi un des multiples axes qui traversent la pièce. On peut avoir une multitude de possibilités d’habiter. Hanna Arendt disait par exemple que pour elle, c’était dans sa langue. Où danser peut être une manière d’habiter son corps et le monde se laisser habiter.

Nous sommes aussi en ce moment dans un contexte particulier qui nous secoue et qui est très violent. Cette pièce que nous allons proposer mercredi et jeudi prochains se doit alors de raisonner avec ce contexte et nous interroger. Il est difficile d’être calme dans ce monde qui nous agite, il faut se défendre et trouver comment ne pas se laisser agresser sans cesse. Mon travail et mes recherches tentent de rompre avec ces agressions. Cela ne veut pas dire que cette violence n’est pas là et qu’il s’agit de l’ignorer. Au contraire. Mais il faut qu’on trouve en nous d’autres espaces pour rester ouvert, nous avons en nous des capacités à ouvrir nos perceptions et notre imaginaire.

A propos du processus de création de la pièce…

Véronique_Albert1J’aurais du mal à mettre des contours autour de mes processus de création. Je les invente et réinvente, ils prennent la forme d’agencements, de mises en jeu de ce que le travail de la danse (mais pas que) permet. Percevoir, analyser, contextualiser, prélever, imaginer, décontextualiser, tout démonter, mettre en relation, déchiffrer, raisonner, assembler, tout retourner, j’ai l’impression que je suis toujours en mouvement. Cela ne se passe pas seulement en atelier ou en studio, c’est tous les jours, c’est dehors, et n’importe où. Cela se passe dans le monde. Paradoxalement, je cherche souvent le silence, une mise à nu de tout ce qui est auditif et visuel.

Les frontières sont très poreuses entre l’espace du studio et celui du monde. En effet, ce qui nous arrive est notre présent. Je cherche comment l’art peut créer, élargir nos expérience intime, comme ce qui fait lien. Comment l’art peut permettre à ces liens qui se distendent aujourd’hui ne se pas se déliter davantage, de se construire. Je pense que les artistes ont une responsabilité politique dans leur travail, dans les choses qu’ils développent et qu’ils transmettent. Dans la danse, je suis à la recherche d’un corps poreux, un état de conscience, une qualité de présence. Les outils des pratiques du corps élaborées par cette pratique artistique sont une source extraordinaire pour voyager entre l’art et la vie. La danse est l’art de ce qui a lieu.

Interview réalisée le 25 novembre 2015