Rencontre avec Gregory Stauffer – Partenariat Pro Helvetia

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Depuis deux ans, un partenariat est mis en place entre le CCN – Ballet de Lorraine et Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture. Elle a pour mandat de soutenir la diffusion de la culture suisse à l’étranger, d’encourager la création artistique en Suisse et d’inciter les échanges culturels à l’intérieur du pays. La promotion de la relève fait partie des tâches prioritaires de Pro Helvetia. Son intervention est destinée à des chorégraphes de talent en vue d’une carrière nationale ou internationale. Le projet CHOREOGRAPHING est conçu pour offrir la possibilité à de jeunes chorégraphes suisses dont la carrière est prometteuse de rencontrer de grandes personnalités de la scène chorégraphique internationale lors d’un stage portant sur la création d’une œuvre scénique.

Dans ce cadre, nous accueillons donc le chorégraphe suisse Gregory Stauffer durant le processus de création de Marcos Morau pour sa pièce Le Surréalisme au service de la Révolution. Nous sommes donc allés à la rencontre de Gregory Stauffer pour recueillir un témoignage de son expérience ici au CCN – Ballet de Lorraine.

WalkingWalking, Gregory Stauffer. Photos Dorothée Thébert Filliger.

Bonjour Gregory, pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Gregory Stauffer. Je travaille en tant qu’artiste et chorégraphe. Mon travail est basé à Genève, dans la scène indépendante – aussi bien dans des productions qui sont vouées à des salles de théâtre, à des festivals de danse, que  dans des galeries et le milieu des arts plastiques.

Votre présence ici s’inscrit dans le cadre d’un partenariat avec la Fondation Pro Helvetia. Pouvez-vous nous expliquer cela un peu plus en détails ?

Pro Helvetia, pour la Suisse, est la structure qui soutient la culture à un niveau national. Elle s’occupe de tous les départements culturels, qu’il s’agisse de la littérature, du théâtre, des arts plastiques et de la danse. Pour chaque département, il existe des programmes spéciaux. Le département de la danse de Pro Helvetia développe notamment CHOREOGRAPHING. C’est un programme en partenariat avec le CCN – Ballet de Lorraine qui se déroule cette année pour la deuxième fois. Je l’ai découvert lorsque Pro Helvetia m’a invité à participer à ce programme.

Lorsque vous avez appris son existence, avez-vous quand même dû soumettre une candidature ?

Non, en fait, le choix était fait en amont il me semble, en discussion avec Pro Helvetia et la direction du CCN – Ballet de Lorraine. Pro Helvetia a proposé certains chorégraphes qui leur semblaient pertinents. Il leur fallait aussi réfléchir au chorégraphe qui serait alors en création, en l’occurrence Marcos Morau, et à la combinaison qui pourrait fonctionner.

Comment avez-vous reçu cette invitation ?

J’étais très content. J’étais déjà très surpris parce que l’univers de la création comme elle se passe ici, des ballets ou encore des scènes nationales, n’est pas un univers que je côtoie. C’était complètement grisant de recevoir cette invitation parce que c’était me mettre en dialogue avec une situation inédite dans mon parcours. Cela intervient à un moment où j’ai beaucoup à faire, dans mes propres projets mais je trouvais cela intéressant d’avoir un temps qui ouvre sur une fenêtre complètement différente, bien que liée quelque part.

Au delà de la découverte du fonctionnement de la structure et des processus de création, comment vous positionnez-vous par rapport à la ligne artistique ?

Vis-à-vis de la ligne artistique/esthétique, je m’y retrouve complètement. Je vois essentiellement ce que Marcos fait avec les danseurs. Son travail me parle énormément. Je trouve son langage frais, inspirant et même surprenant, notamment dans sa manière de développer avec les danseurs une esthétique jamais établie. Le mouvement ne s’installe jamais dans quelque chose, dans lequel on pourrait se reposer. Marcos réinvente sans cesse des cassures, des nouvelles dynamiques et des choses qui vont étonner. Cela se passe autant dans la technique des danseurs, dans la manière dont ils travaillent leurs corps et l’architecture de ce corps. C’est un niveau qui me parle, avec lequel je ne travaille pas, mais que je trouve fascinant et beau à observer. Je me sens aussi très proche de l’esprit avec lequel la pièce est travaillée, parce que les danseurs avancent dans le trouble. Les choses ne sont pas décidées avant, cela se construit chemin faisant. C’est très proche de la manière dont je travaille.

Comment se déroule votre immersion ici ? Y a-t-il des temps d’échanges, des temps d’observation ?

J’ai un cahier, que j’utilise pour écrire et dessiner durant mes observations. J’ai un peu l’impression d’être invité à être comme une espèce d’éponge et je peux m’imbiber d’énormément de perceptions, qui vont du studio à Nancy, que je connaissais pas, au quartier où j’habite, à l’avant des répétitions ou à l’après, aux showings (du type répétition publique). J’essaie d’observer de manière continue. Tout influence sur ce que je perçois et ce qui se créé ici. Je trouve qu’il y a une continuité, même dans la météo ! Parce exemple aujourd’hui, il y a du soleil et c’est incroyable. Vis-à-vis de l’équipe qui travaille, j’imagine que même sans discussion, ma présence affecte les répétitions d’une manière ou d’une autre. Les liens se font finalement de manière assez informelle, au cas par cas, selon les opportunités. Si l’on se croise quelque part, on échange un peu. J’apprécie beaucoup parce que je trouve que cela se développe avec le temps. Cela se nourrit et devient plus dense, mais il n’y a pas un forcing, ou une rencontre qu’il faut forcer. Cela donne quelque chose de plus agréable, et peut-être plus juste. Ces échanges s’opèrent avec tout le monde : le chorégraphe, les danseurs, les répétiteurs. Cette position transversale est intéressante. C’est une drôle de situation d’être observateur, de n’être qu’une présence.

Combien de temps dure cette immersion ?

Je suis là pour le mois. J’ai deux brèves interruptions. En effet, je dois repartir parce que je joue en Suisse et je n’ai pas pu annuler ces dates. Mais sinon, l’idée est réellement de suivre tout le processus de création.

Vous serez également présent pour la représentation en mars ?

Oui, je serai présent à la première. Par ailleurs, et je ne sais pas si je dois en parler, mais je disais tout à l’heure que j’écris et que je dessine. Petit à petit, j’ai réalisé que j’aimerais bien trouver une manière de transformer mon expérience et restituer quelque chose à ceux qui m’accueillent : déjà aux danseurs, mais aussi au CCN – Ballet de Lorraine et à Marcos. Il pourrait s’agir d’une publication de ces écrits et de ces dessins. Je suis témoin de tellement de choses, de situations et de mots qui sont échangés, que cela me tiendrait à cœur de redonner quelque chose.

Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Petter Jacobsson et Thomas Caley ?

J’ai eu l’occasion de les rencontrer. C’était d’ailleurs extrêmement sympathique. Ils ont trouvé le temps de me réserver un accueil très chaleureux. Nous avons passé un peu de temps à discuter et à échanger.

Au delà d’une expérience professionnelle, ce sont aussi beaucoup de rencontres…

Oui, c’est sûr. C’est peut-être même cet aspect humain qui prime. Ces rencontres se passent à tous les niveaux, que ce soit en studio ou même par exemple à la réception, il en ressort une très belle générosité.

Vous avez dit que cette expérience est un peu une fenêtre en parallèle de ce que vous faites au quotidien. Est-ce qu’elle va avoir une incidence sur vous et vos projets, au delà d’une éventuelle retranscription des notes et des dessins ?

Oui clairement. Parfois, certaines influences sont un peu souterraines, donc on ne peut pas en parler parce qu’elles se font sans qu’on puisse consciemment les sentir. Mais je suis certain qu’il y en aura déjà énormément de ce côté. D’un point de vue chorégraphie, avec Marcos et Ariadna (une des assistantes du chorégraphe), j’apprends énormément d’outils sur la chorégraphie de groupe, la manière de travailler et de guider un groupe. Il y a un tout un outillage qui j’acquiers et qui est inédit dans l’expérience. Cela se passe à tous les niveaux, celui du mouvement, avec les gestes et cette manière des sculpter les corps ? C’est aussi très inspirant cette manière de jouer avec le temps, avec le rythme, avec les formes. Tout cela me travaille beaucoup.

Je voudrais aussi ajouter que la participation des assistantes est incroyable, comme avec Ariadna, dont l’énergie est impressionnante.

Quand j’ai été invité pour ce projet CHOREOGRAPHING, beaucoup de choses différentes m’ont touché. Dans un premier temps, je suis allé voir le travail de Marcos Morau, que je ne connaissais pas. J’ai vu qu’il travaillait en collectif. J’aime beaucoup cette forme, avec des artistes et des penseurs qui sont de différents domaines. J’ai vu qu’ils avaient toutes ces pièces touchant à des villes ou des pays et qui peuvent être perçues comme des cartes postales vivantes, sous forme de ballet. C’est une approche spécifique, un peu in situ, qui s’inspire des lieux, de leur énergie ou encore de leur politique. Cette inspiration spécifiquement liée à des contextes m’affecte beaucoup, je travaille aussi beaucoup avec.

A cela s’est ajoutée la dimension du surréalisme. Je suis actuellement au milieu d’une recherche autour et avec le rêve, comme processus de travail, d’imaginaire et de création. Du coup, cela collait très bien et j’étais très content d’arriver sur ce moment surréalisme et dada. Cette rencontre me plaisait beaucoup dès le départ. Mais par rapport à la question de départ, des échos se font déjà et ma présence ici influence ma pensée.

Le point qui m’a fait beaucoup rire intérieurement, c’est que je suis un fan des tambours et c’était mon rêve enfant de faire du tambour dans la fanfare. Dans la dernière pièce que j’ai faite, qui est un solo autour de la marche, je débute avec un tambour et du roulement de tambour. Pour moi, cela faisait sens avec cette pièce mais c’était aussi comme renouer avec ce rêve de l’enfance. Pour le coup, j’étais très heureux de voir qu’il y allait avoir des tambours, et des tambours incroyables et magnifiques de surcroit.

Ce que je trouve aussi intéressant dans les répétitions, c’est que Marcos  travaille presque tout le temps en silence. Maintenant, la musique intervient progressivement avec les tambours. Ce cheminement me touche. Je suis aussi fascinée par la vitesse d’exécution dans laquelle Marcos travaille avec les danseurs. Cela m’a vraiment heurté les premiers jours. On pourrait imaginer la métaphore d’un sculpteur avec sa matière devant lui. Il la travaille, il la regarde, il la retravaille… Cet échange d’observer, de ressentir et de la modifier, cela va très vite, sans un doute, sans un passage par beaucoup d’interrogations. Il a une connaissance du corps et du mouvement, vu que lui-même ne pratique pas, qui est énorme. Il donne une responsabilité gigantesque aux danseurs. Au début, je trouvais qu’il les sollicitait immensément. Ils doivent trouver les manières de réaliser ce que lui aimerait. Ils doivent trouver eux-mêmes l’économie de leur corps, de leurs mouvement pour réaliser ce que lui veut et demande. Ils doivent trouver le chemin eux-mêmes et Marcos les responsabilise énormément. Cela va à un rythme de production rapide. 

Pouvez-vous nous parler un peu de vos propres projets ?

Après ce solo que j’ai fait sur la marche, je vais partir en tournée en Inde et au Bangladesh. Je vais avoir quelques dates qui vont suivre directement. Cette pièce va continuer de tourner cette année. Je débute aussi une résidence en Finlande tout au long du mois d’avril, avec la création de ce projet autour du rêve justement, en poursuivant la marche. J’aimerais beaucoup marcher dans les paysages du nord, et extraire de là des matériaux que j’aimerais transformer en studio plus tard dans l’année, avec d’autres artistes. Je fais aussi parti d’un collectif, Authentic Boys, où nous faisons plutôt des vidéos, des expositions. Nous allons travailler à Rotterdam avec des élèves sur la parade très impressionnante de l’été. Nous y développons un projet de char. Dans ce collectif, nous sommes quatre personnes, deux hollandais et un allemand. Nous sommes basés entre Genève, Rotterdam et Berlin. J’ai un autre duo, avec un comédien/performer, en Suisse et nous allons tourner avec un de nos projets. J’aime beaucoup la recherche et les arts vivants et c’est assez transversal dans les moyens utilisés. Parfois, je vais faire du son ou de la musique dans un spectacle, peut-être que la parole va intervenir, alors qu’une autre fois, il s’agira de traiter le corps en mouvement ou de l’image vidéo. Je pense que chaque envie définit ses propres règles.

Interview réalisée le 12 février 2016

Pour en savoir plus sur les projets de Gregory Stauffer :

www.flowandfire.tumblr.com
www.deuxsurtrois.ch
www.schaffterstauffer.tumblr.com
www.authentic-boys.com

Pour en savoir plus sur Pro Helvetia : http://www.prohelvetia.ch/