Rencontre avec Cindy Van Acker

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1 (2)Dans quelques jours aura lieu le deuxième programme de la saison du CCN – Ballet de Lorraine, avec les chorégraphes Cindy Van Acker et Marcos Morau. Nous avons sollicité une rencontre auprès de Cindy Van Acker pour en savoir davantage sur la pièce présentée prochainement à l’Opéra national de Lorraine, ELEMENTEN I – Room, mais aussi sur son parcours, ses projets et ses impressions.

Bonjour Cindy, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?   

J’ai commencé la danse classique à l’âge de 6 ans, en amateur, à Ostende. Par la suite, j’ai suivi une formation professionnelle à l’Ecole d’Anvers, de 12 à 18 ans. A l’âge de 15 ans, j’ai commencé à participer à des stages de danse contemporaine. A la sortie de l’école de danse, le directeur du Ballet Royal de Flandres m’a offert un contrat. J’ai pensé que c’était une bonne chose bénéficier de cette expérience professionnelle de danseuse classique jusqu’au bout. Mais je savais d’ores et déjà que j’avais plutôt l’envie d’aller vers la danse contemporaine et l’invention de nouvelles formes. Je n’ai jamais vraiment rêvé d’être danseuse classique avec un tutu ou même danseuses étoile. En revanche, j’ai toujours aimé et j’aime encore la technique de la danse classique. L’entrainement est très complet et par la répétition des exercices on peut rentrer vraiment dans les profondeurs du corps.

Après deux ans au Ballet Royal de Flandres, il s’est confirmé que je n’avais pas envie de poursuivre la danse classique. Je suis allée passer l’audition au Théâtre à Genève où j’ai commencé à l’âge de 20 ans.  La première année fût vraiment très riche mais j’avais un problème avec le côté « fonctionnaire » du statut de l’interprète. J’ai pris conscience du fait que j’avais besoin de pouvoir cautionner artistiquement ce que je pouvais défendre sur scène. Il y avait des chorégraphes avec qui cela se passait bien et d’autres qui me faisaient beaucoup souffrir sur ce point. Cela me rendait très malheureuse. J’ai décidé, après deux ans, d’un commun accord avec le directeur, de quitter la compagnie. J’ai alors débuté en free lance, et parallèlement, j’ai commencé à développer mon propre travail en 1994. Les premières pièces étaient vraiment en dénonciation du non-sens de l’excès de mouvement. Je cherchais à faire passer un message. Pendant quatre ans mes pièces étaient basées sur le mode de la dénonciation.

En 1998, j’ai eu ma première fille, Asta, ce qui a imposé une pause professionnelle. Ce qui donne un certain recul. Je me suis dis alors que, si je devais réinvestir l’espace que représente la danse, il fallait y amener une réelle proposition, sinon je devrais explorer un autre terrain. J’ai décidé de tenter de trouver un espace d’expression possible dans la danse. Je suis repartie de zéro, j’ai posé mon corps dans l’espace comme un tas d’os et de viande et me suis demandé très objectivement : « Qu’est ce qui pourra bien faire bouger ce corps ? » C’était vraiment la question qui a posé les fondations de mon travail en 2002.

Si ce n’avait pas été la danse, savez-vous où vous vous seriez dirigée ? 

Je ne sais pas vraiment, ça aurait certainement été toujours dans le domaine artistique, un lien à l’image, à la lumière… mais je n’ai pas exploré cette voie. Le corps s’est imposé.

Comment est-ce devenu une évidence que ce n’était pas la danse classique qui vous intéressait mais la danse contemporaine ? 

A l’âge de 15 ans déjà, j’avais envie de chercher de nouvelles formes. J’imaginais des pièces dans ma tête. Au Ballet Royal de Flandres, j’avais d’ailleurs demandé si je pouvais utiliser des danseurs de la compagnie pour faire de la recherche. J’avais vraiment envie de nouvelles formes et la danse classique ne me le permettait pas.

Pouvons-nous évoquer le projet ELEMENTEN dans sa globalité, puis ELEMENTEN I – Room, qui sera présenté en mars à l’Opéra de Nancy? 

Concernant ELEMENTEN, c’est un projet en gestion depuis quelques années. J’avais envie de faire une série de pièces s’inspirant d’Eléments d’Euclide qui propose des principes et des postulats, des axiomes traitant de la géométrie. Au cours de ma recherche, j’ai réalisé que cela pouvait tendre à un travail trop formel et que je risquais de fermer l’accès à ce que je pourrais élaborer avec les danseurs. Je cherche à aller au delà de la forme, de l’exploser, de la dépasser. Pour citer Jean Prouvé: Ce n’est pas la forme qui fait la belle chose, mais sa contexture. Il fallait donc repenser la source Eléments et lui attribuer un espace qui ouvre et peut varier d’un ELEMENTEN à l’autre. Pour ELEMENTEN I- Room, ce fût un guide pour régir les déplacements des danseurs et aussi une source d’inspiration pour la lumière et la scénographie.

IMG_6871Quand Petter Jacobsson et Thomas Caley m’ont proposé de faire une création ici au CCN – Ballet de Lorraine, je n’ai eu aucune hésitation. La manière dont Petter veut faire bouger les choses et ce à quoi il tend sont des valeurs que je défends également : le changement, la prise de risques, la mise en action d’une pensée contemporaine. Quand quelqu’un qui pense ainsi croise mon chemin, je m’engage.

Je n’avais pas envie de commencer à imaginer des choses avant même d’avoir rencontré les danseurs. Je suis alors venue ici au CCN – Ballet de Lorraine en mai. Les danseurs, quand je les ai rencontrés en mai, m’ont frappée avec leur virtuosité technique. Ils avaient la capacité de traverser un répertoire très varié et j’ai été très impressionnée par leur énergie. Il y avait là une certaine légèreté. Je les avais suivis sur une journée bien remplie qui s’est terminée à l’Opéra national de Lorraine. Je suis rentrée chez moi, chargée de leur empreinte énergétique. C’était vraiment très beau et j’ai pensé qu’il ne fallait surtout pas que je cède à leur virtuosité technique. Elle me provoquait et justement pour cela il fallait résister, ne pas m’éloigner de mon langage.

Savoir que la pièce tournera sans mon équipe constituait une contrainte qui a posé deux éléments concrets de la pièce: La musique et la scénographie. 

Je travaille presque toujours avec des compositeurs qui créent la musique originale des pièces et c’est en général les musiciens en live qui accompagnent les danseurs. Les compositeurs avec lesquels je travaille ont une sensibilité en commun avec moi et ils ont la responsabilité de réagir en temps réel sur ce qui se passe sur scène. Cela permet aux danseurs une élasticité temporelle. Mais je ne peux donner cette responsabilité qu’au compositeur lui-même. J’ai donc décidé de travailler avec une oeuvre musicale déjà existante. 

IMG_6862J’ai écouté beaucoup de pièces de musiques contemporaines. J’ai cherché aussi des pièces en lien avec le thème de la saison : FOLK + DANSE = (R)EVOLUTION. Mais à chaque fois que je trouvais une pièce intéressante, elle s’imposait trop sur le projet. Jusqu’au jour où j’ai écouté I am sitting in a room d’Alvin Lucier (c’est Romeo Castelluci qui m’a parlé de cette pièce) qui permettait d’ouvrir les sensations fondatrices du projet. C’est un choix très radical comportant un risque considérable parce que cette pièce n’est pas entraînante et ne soutient  pas le mouvement de manière évidente, mais est très stimulante intellectuellement.. un vrai défi. Je pense que ce choix m’a permis de résister rigoureusement à la virtuosité des danseurs.

Cette pièce sonore, c’est Alvin Lucier qui enregistre sa voix dans une chambre et il la fait rejouer encore et encore jusqu’à ce que les fréquences résonnantes et naturelles de la chambre prennent le dessus. La structure de la pièce sonore est très simple : elle part de la voix très concrète qui, petit à petit, se fait transformer et dépasser par l’amplitude des fréquences. Le son concret devient de plus en plus abstrait. J’ai suivi cette progression linéaire mais en la transposant à un autre niveau. Partant d’un matériel chorégraphique très graphique on évolue vers un langage de plus en plus organique. Pour toute la première partie du discours qui se répète, l’aspect tautologique a guidé l’écriture. Déterminer comment intégrer les gestes, leur répétition, le rapport au rythme des phrasés, des mots, de la voix.

La scénographie adopte une place spécifique dans mes projets. La réflexion scénographique intervient très tôt dans le processus et s’impose dans l’essence même du projet. Par exemple pour le dernier solo que j’ai fait, avant même qu’il y ait un mouvement, il y avait déjà l’espace scénographique qui était posé. Souvent elle intègre la lumière, devenant ainsi un objet lumineux unique qui ouvre la manière de traiter la lumière.

Depuis 2009, je travaille avec Victor Roy avec qui on a développé ce processus de travail. Il fait tout : conçoit, construit et vient en tournée avec nous. Ici, au CCN – Ballet de Lorraine, il fallait travailler sur l’autonomie de la scénographie. On a assez vite décidé de travailler avec un tapis imprimé d’une image. L’image a été construite à partir de la spirale d’Ulam, spirale qui travaille sur les nombres premiers. Ce tapis carré de 8x8m, partagé en sept carrés sur sept, pose un cadre spatial très fort. Pour la lumière, je n’arrivais pas à me résigner avec une implantation classique. Nous avons imaginé un objet lumineux qui pourrait s’imposer à la lumière classique sans pour autant être trop lourd techniquement. Encore une fois, le son a guidé la réflexion, plus précisément le fait qu’Alvin Lucier se trouvait dans une chambre.  Un espace clos auquel j’avais envie de faire référence sans que ce ne soit trop implicite. Finalement, Victor Roy a conçu un lustre de seize néons suspendus verticalement, qui serait central, et qui pourrait donner cette impression d’espace confiné. Cela ne suffira pas à éclairer les danseurs donc nous allons ajuster avec un éclairage en implantation traditionnelle. L’idée est aussi de mettre en relation l’intensité de la lumière de ces fluos avec les fréquences du son, à travers un petit logiciel pour créer un lien entre la voix et la lumière.

ELEMENTEN I - Room-répétition-1©T.Caley

Lors de la répétition publique, tout est très visuel. Est-ce que pour vous, ce sont des choses qui sont claires dès le début ? Est-ce que vous avez conscience de tous les déplacements demandés aux danseurs et des figures créées sur le plateau ? Parce que tout parait tellement rigoureux…

Ce qui était clair avant d’entamer la première période de travail, c’était la base de l’espace, soit un carré constitué de quarante-neuf carrés dans ce tapis de 8 x 8 m. Dedans, nous pouvions recréer un autre carré.

SCHEMA

Document de travail pour la pièce ELEMENTEN I – Room

A part ce dessin, je n’avais rien avant d’arriver au CCN – Ballet de Lorraine. J’ai essayé différents déplacements, circulations dans ce cadre spatial avec les danseurs, travaillant sur la géométrie de l’espace.. Nous avons élaboré tout ensemble ici. En revanche, la phrase de base qui se répète en fonction des besoins graphiques de la pièce, je l’ai écrite moi-même pendant qu’ils travaillaient le répertoire, car j’avais une idée très précise des mouvements que j’imaginais et il ne fallait pas perdre de temps.

Durant la pièce, quand les fréquences prennent le dessus sur les paroles, je lâche le vocabulaire de cette phrase et nous partons dans une autre direction, dans un langage plus organique.

En préparation de la pièce, je fais un travail sur le mouvement continu avec les danseurs pour leur permettre d’être à l’écoute de leur propre corps, d’avoir un apport créatif à chaque instant.

Est-ce que vous avez été surprise en arrivant dans la compagnie ? Parfois, certaines personnes ne s’attendaient pas à avoir des danseurs avec autant de possibilités. 

Pour moi, la chose la plus belle, c’est d’avoir autant de danseurs réunis avec cette capacité technique, associée à un ouverture d’esprit. C’est très fort, très riche et rare.

Interview réalisée le 25 janvier 2016
Crédits portrait : 
S.Luncker
Crédits répétitions : Thomas Caley