Entretien avec Cecilia Bengolea et François Chaignaud

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Après plusieurs semaines de travail avec les danseuses du CCN – Ballet de Lorraine, Cecilia Bengolea et François Chaignaud nous dévoilent les secrets de la pièce Devoted (Création 2015) présentée lors du programme LIVEXPERIENCE présentée les 12, 13 et 14 mai prochains.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Cecilia Bengolea : A Buenos Aires, ou j’ai grandi, j’ai commencé  la danse par le sport;  la gymnastique, l’équitation, les arts martiaux. J’ai aussi étudié l’histoire de l’art, philosophie et danses anthropologiques a l’Université de Buenos Aires.

François Chaignaud : J’ai commencé la danse au conservatoire de Rennes puis j’ai continué, comme beaucoup de danseurs du Ballet de Lorraine, au CNSM de Paris dans le cursus en danse contemporaine. Parallèlement, j’ai poursuivi des études universitaires et obtenu un master d’histoire sociale et contemporaine. J’ai d’ailleurs, dans ce cadre, publié un livre sur les rapports entre féminisme et syndicalisme dans les ateliers nancéiens de  l’imprimerie Berger-Levraullt à la fin du XIXème siècle.IMG_3787 copie

Depuis combien de temps travaillez-vous ensemble ?

Cecilia Bengolea : Depuis 2005.

On peut dire que votre manière de travailler est singulière et particulière. Comment êtes-vous parvenu à créer ces types de danse ? 

François Chaignaud: Pour chaque pièce, nous apprenons et inventons des techniques. Par exemple avec les danseurs du CCN – Ballet de Lorraine, nous avons regardé de nombreuses vidéos de danse de rue, de dancehall. La technicité de ces danses est exceptionnelle, nuancée et complexe. S’il existe des conservatoires et des institutions pour les danses et arts classiques et contemporains, beaucoup d’autres formes de danse s’apprennent autrement même si elles ont des niveaux de savoir-faire virtuose. Dans nos pièces, nous essayons d’embrasser ces différentes techniques de danse, sans les hiérarchiser.

Pour la création Devoted, vous utilisez un instrument du classique : les pointes. Quel rôle ont ces dernières dans la pièce ?

Cecilia Bengolea : On a déjà travaillé avec les pointes pour la pièce DUB LOVE. La pointe est une découverte en terme de physicalité. On peut l’utiliser dans d’autres types de danses que le ballet classique. Voir des gens faire des efforts me touche. L’effort sur pointes est concret,  il faut  créer un centre de gravité et de force qui est extrêmement lié à la terre et au ciel.
Nous tentons pas de créer des nouveautés absolues avec les pointes,  nous voulons créer une continuité entre le passé classique et moderne et notre temps, on compose des « longues lignes » dans la chorégraphie, des lignes de fuite vers le passé et le futur.

Pour faire le lien avec la notion d’effort, pouvez vous nous en dire un peu plus sur le titre Devoted ?

François Chaignaud: Cette idée d’effort contredit les principes d’économies qui ont été déterminants dans de nombreux styles de danse moderne et contemporaine, pour lesquels il s’agit de dépenser le moins d’énergie et de force possibles. Même si les grandes ballerines et danseuses de pointe développent des techniques nuancées, faites de force et d’abandon, l’utilisation des pointes suppose un niveau de pratique tel qu’il s’approche de la dévotion ! Imaginer que tout son corps repose, vire et vrille sur cette petite plate forme nécessite une forme de dépassement de soi, de concentration mentale extra quotidienne. Cet effort a une dimension spirituelle, un peu à l’image des stylites, volontairement perchés sur des piliers pendant des années ou de certains sadou indiens qui décident de garder un ou deux bras vers le haut pendant des années.

Vous avez invité des chorégraphes jamaïcains pour donner des ateliers aux danseurs de la compagnie. Quel lien cela a t-il avec votre création ?

Cecilia Bengolea : Oui,  deux danseurs de Jamaïque qui pratiquent la danse de rue sont venus.  Le dancehall gangster de Kingston est une danse narrative qui raconte la violence  dans le getthos.
D’un point de vue technique, il s’agit d’une danse détaillée et rythmiquement précise. On s’est inspiré de certains pas mais surtout de l’esprit de révolte de ces mouvements. C’est cette force et cette quête d’ematipation  qui nous ont inspirées pour cette création.

IMG_4014 copiePourquoi avoir fait ce choix musical si particulier?

François Chaignaud : C’est la première fois que nous avons l’opportunité de travailler avec un choeur ; les collaborations entre choeurs et ballets ou compagnies de danse sont d’ailleurs très rares. C’est un honneur et c’est très excitant !
Dans le choix de l’oeuvre, il a fallu prendre en compte la spécificité du choeur de l’Opéra de Nancy, qui est un choeur d’opéra spécialisé dans la musique classique et romantique. Nous avons choisi Another Look At harmony de Philip Glass pour choeur et orgue. Cette oeuvre est une dérive très fluide à partir de fondamentaux du solfège et de l’harmonie classique. Philip Glass a d’ailleurs étudié la composition en analysant les oeuvres de Bach, Mozart et Beethoven. La manière dont le minimalisme et la répétition prennent corps à partir de principes de composition classiques nous intéresse ; d’ailleurs, Lucinda Childs qui a noué une relation emblématique avec ce compositeur a utilisé le même procédé à partir du vocabulaire chorégraphique classique.
Cette oeuvre nous intéresse musicalement, mais aussi historiquement ; elle charrie tout un pan de l’histoire des arts, de la philosophie, de la politique – cet art et cette pensée américaine fondée sur l’abstraction, la neutralité, le minimalisme – qui ont eu un impact fort, parfois même hégémonique sur la création pendant le dernier tiers du 20ème siècle. Nous aimerions que cette pièce embrasse cet héritage et le porte ailleurs, dans une vision moins puritaine, moins essentialiste.

Cecilia Bengolea : Ce qui est fou c’est qu’au cours de la même période, il y avait la révolution sexuelle, le flower power psychédélique et également ce genre de musiques minimalistes, aseptisées et puritaines…

Pouvez vous nous en dire un peu plus sur les costumes et l’esthétique de la pièce ?

François Chaignaud: Il y avait plusieurs paramètres, mais nous avons voulu que la danse et les danseuses soient en premier plan, qu’elles ne soient pas excusées par des costumes ou une scénographie qui auraient la prééminence. Nous avons pensé à des silhouettes en justaucorps, dans des couleurs et des matières spécifiques (velours, latex, vert sombre…) à la fois sobres et puissantes, épurées et voluptueuses.

nina blogC’est toujours vous qui décidez l’esthétique d’une pièce ?

Cecilia Bengolea : Oui, les costumes font partie de la danse, nous somme obligés de penser à cela. Dans notre quotidien, la manière dont on s’habille fait que les gens nous perçoivent d’une façon ou d’une autre. Pour cette pièce, nous souhaitons que les danseuses soient souveraines.  Il faut que les costumes décrivent la situation mentale voire spirituelle de la danse.

C’est la deuxième pièce que vous faites pour une compagnie autre que la votre. Qu’est ce qui diffère ?

François Chaignaud : Tout est différent ; mais surtout on ne danse pas, c’est la plus grande différence. Quand on crée nos pièces, il n’y a pas vraiment de distinction entre les répétitions et la vie.  Les journées, les pratiques, les réflexions se confondent sans début ni fin. Ici le rythme de la journée est plus distinct, nous ne sommes avec les danseuses que 4 heures par jour.  Travailler avec un ballet, c’est aussi pouvoir travailler avec des danseurs qui ont des technicités rares ! C’est très instructif et fascinant de les regarder travailler.

Est-ce difficile de travailler à deux?

Cecilia Bengolea:  Nous avons chacun des gestuelles  différentes. Cela nous permet de créer des pièces hybrides. C’est à la fois simple et complexe de travailler a deux.

Pouvez vous résumer votre pièce en 3 mots

Cecilia Bengolea : CONCENTRATION – FEMMES - PUISSANCE.

François Chaignaud : SOUVERAINETE – INCANDESCENCE - JEU

Propos recueillis au CCN – Ballet de Lorraine le 16 avril 2015

La pièce Devoted (Création 2015) des chorégraphes Cecilia Bengolea et François Chaignaud vous est présentée les 12 et 13 mai à 20h et le 14 mai à 15h à l’Opéra national de Lorraine avec le choeur de l’Opéra national de Lorraine dans le cadre de notre troisième programme : LIVEXPERIENCE

Pour plus d’informations : http://ballet-de-lorraine.eu